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Se disputer en deux langues : le sport de combat des couples mixtes

La première vraie dispute avec ma copine chinoise s'est terminée en cours de vocabulaire.

Au bout de vingt minutes, on ne savait plus de quoi on parlait. On avait juste compris qu'on avait tous les deux dit quelque chose de blessant, sans savoir lequel des deux avait mal traduit.

Se disputer dans un couple mixte, c'est un exercice particulier. Voilà ce que j'ai appris à force.

Le problème du niveau de langue

Dans une dispute, vous n'êtes pas à armes égales. Jamais.

Si vous parlez anglais, elle est probablement moins à l'aise que toi. Si vous parlez chinois, c'est l'inverse et c'est pire. Dans les deux cas, l'un des deux se bat avec un vocabulaire d'enfant de dix ans pendant que l'autre argumente comme un avocat.

Le résultat est mécanique : celui qui maîtrise la langue gagne toutes les discussions. Pas parce qu'il a raison, parce qu'il a les mots.

Et celui qui perd finit par se taire. Pas parce qu'il est convaincu, parce qu'il n'arrive pas à formuler.

Si tu remarques que tu gagnes systématiquement vos disputes, ce n'est pas bon signe. Ça veut dire qu'elle abandonne, pas qu'elle est d'accord.

La violence involontaire des mots étrangers

Voilà un truc que personne n'anticipe.

Quand tu parles dans une langue qui n'est pas la tienne, tu utilises des mots plus simples et plus directs. Tu n'as pas les nuances, les formules de politesse, les atténuations.

Résultat, tu dis « tu as tort » au lieu de « je ne suis pas d'accord ». Tu dis « c'est stupide » au lieu de « je ne comprends pas la logique ». Tu dis « je m'en fiche » au lieu de « ce n'est pas ma priorité ».

Elle entend la version brutale. Toi tu pensais dire la version douce, tu n'avais juste pas le mot.

La solution que j'ai trouvée : ralentir énormément. Deux fois moins de mots, deux fois plus lentement. Et quand tu sens que ça monte, dire explicitement « je cherche mes mots, ne prends pas mon ton pour de la colère ».

Ce que ça veut dire quand elle se tait

Il y a une différence culturelle majeure ici, et elle cause des dégâts.

En France, quand quelqu'un se tait dans une dispute, c'est souvent qu'il boude ou qu'il n'a plus d'argument. On insiste, on veut « crever l'abcès », on veut « en parler maintenant ».

En Chine, le silence est fréquemment une manière de ne pas envenimer. Il y a une notion très forte de face, 面子. Pousser quelqu'un dans ses retranchements pour qu'il admette qu'il a tort, c'est lui faire perdre la face. C'est plus grave que le désaccord initial.

Donc quand elle se ferme, ton réflexe français d'insister est exactement le pire réflexe possible. Tu crois régler le problème, tu es en train de l'aggraver.

Laisse-la respirer. Reviens dessus plus tard, calmement, en tête à tête. Tu auras une vraie conversation au lieu d'un affrontement.

Le froid qui dure trois jours

Autre grand classique : elle ne crie pas, elle devient distante.

Ça s'appelle 冷战, la guerre froide. Elle te répond par monosyllabes, elle ne t'appelle pas, l'ambiance est glaciale, et rien n'est dit.

Pour un Français, c'est insupportable. On préfère hurler dix minutes et boire un verre après.

Ce qui marche pour en sortir : pas une longue explication. Un geste. Rentrer avec son plat préféré. Lui envoyer un petit hongbao avec un mot idiot. Réparer un truc qu'elle voulait faire réparer.

Ça peut te paraître de la lâcheté, une manière d'éviter la vraie conversation. Ce n'est pas ça. C'est un signal d'apaisement qui permet à chacun de revenir sans avoir à capituler. Et après le geste, la conversation devient possible.

Les sujets qui reviennent tout le temps

Dans les couples franco-chinois que je connais, ce sont toujours les mêmes.

La famille. Combien de temps on passe avec eux, combien on leur envoie, jusqu'où ils ont leur mot à dire.

Le temps de travail. Beaucoup de Chinoises travaillent énormément et trouvent normal de répondre aux messages du patron le dimanche. Beaucoup de Français trouvent ça anormal. Cette discussion revient tous les six mois.

Le retour au pays. Est-ce qu'on restera en Chine, est-ce qu'on partira, quand, et qui laisse quoi derrière.

Le froid, la clim, la fenêtre. Oui, ça a l'air ridicule. C'est pourtant le sujet numéro un des disputes du quotidien.

Ce qui aide vraiment

Trois choses simples, testées.

Choisir une langue par sujet. Les trucs légers dans la langue de l'un, les sujets sérieux dans celle de l'autre. Ça équilibre le rapport de force sur la durée.

Écrire quand c'est important. Un long message WeChat permet de choisir ses mots, de relire, de traduire ce qu'on ne sait pas dire. Beaucoup de couples mixtes règlent leurs vrais sujets par écrit, et c'est très efficace.

Vérifier avant de réagir. La phrase magique : « quand tu dis ça, tu veux dire quoi exactement ? » Dans un couple mixte, la moitié des disputes viennent d'une phrase mal comprise, pas d'un vrai désaccord.

Un dernier truc

Il y a un moment que tous les couples mixtes connaissent.

La dispute est finie, personne n'avait vraiment tort, vous êtes fatigués tous les deux. Et l'un des deux ressort une phrase que l'autre a mal traduite pendant l'engueulade, une phrase absurde du genre « tu es un poulet » ou « mon cœur est cassé comme un radis ».

Et vous éclatez de rire.

C'est le grand avantage de s'aimer en deux langues. Il y a toujours une bêtise de traduction pour désamorcer 😊

Xiao Ou

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