« Je suis américain ! Vous ne pouvez rien me faire ! »
Le jeune homme blanc a le temps de finir sa phrase. Puis un Chinois costaud le balaie d'un coup de pied et l'envoie au sol en un seul geste. Autour, un groupe de dames d'un certain âge applaudit. L'homme se penche vers lui : « Ne crois pas qu'on est encore les Chinois d'avant. Tu ne veux pas chercher les Chinois d'aujourd'hui. »
Fin de la vidéo. Dix-huit secondes. Aucune de ces personnes n'existe.
Cette scène, je l'ai vue passer trois fois cette semaine, avec trois acteurs différents et le même scénario. Il y en a des centaines. Et elles marchent très, très bien.
À quoi ressemblent ces vidéos, concrètement
Le format est toujours le même. Entre dix et trente secondes. Vertical. Une action, une punchline, un plan de foule qui approuve.
Les scénarios tournent en boucle et se comptent sur les doigts d'une main.
Le premier, c'est l'étranger arrogant. Il double dans une file, il insulte une caissière, il refuse de payer. Un Chinois intervient, le remet à sa place, physiquement.
Le deuxième, c'est l'étranger qui drague. Il aborde une jeune femme chinoise dans la rue, il insiste, il pose la main. Un passant s'interpose et le corrige devant tout le monde.
Le troisième, c'est l'étranger qui vole ou qui triche. Un vélo, un portefeuille, une place. Même dénouement.
Le quatrième, plus politique, c'est l'étranger qui méprise la Chine à voix haute, dans un restaurant ou un aéroport. Là, la réplique finale évoque toujours l'histoire, l'humiliation du passé, la puissance retrouvée.
Dans tous les cas, la structure émotionnelle est identique : provocation, riposte, applaudissements. C'est du théâtre de rue générique, sauf que rien n'a été tourné.
Regardez ce que ça donne
Un cas est allé assez loin pour que la presse internationale s'en empare, quand un média d'État chinois a lui-même diffusé une vidéo IA à caractère raciste avant de faire machine arrière. La séquence est ici.
Qui fabrique ça
Pas des militants. Des comptes de production.
Ce sont des fermes à contenu. Un compte, une thématique, vingt à cinquante vidéos par jour. L'opérateur n'a pas besoin de caméra, ni d'acteurs, ni d'autorisation de tournage. Il tape un prompt, il génère, il publie, il recommence.
Le modèle économique est simple. Sur Douyin, Kuaishou et les comptes vidéo WeChat, l'engagement rapporte. Primes de plateforme, redirection vers une boutique, vente du compte une fois qu'il a de l'audience. Un compte qui atteint quelques centaines de milliers d'abonnés se revend.
La colère est le carburant le plus rentable qui existe. Elle génère des commentaires, des partages, des réponses vidéo. L'algorithme lit ça comme un signal de qualité et pousse encore plus.
Foreign Policy a documenté la même mécanique appliquée aux Africains, avec des vidéos IA humiliantes produites en série pour l'audience chinoise. L'enquête montre bien le côté industriel de la chose. Ce n'est pas de l'idéologie, c'est du chiffre d'affaires.
Pourquoi ça marche aussi bien
Il y a quatre raisons, et elles s'empilent.
La première, c'est que ces vidéos ne demandent aucun effort. Pas de contexte, pas de nuance, pas de fin ouverte. On comprend en trois secondes et on ressent tout de suite.
La deuxième, c'est qu'elles s'appuient sur des idées déjà présentes. Elles n'inventent pas un préjugé, elles le confirment. C'est beaucoup plus facile de faire cliquer quelqu'un sur ce qu'il pense déjà. D'ailleurs ça marche dans les deux sens : j'ai écrit un billet entier sur les clichés que les Occidentaux trimballent sur les Chinoises, et le mécanisme est exactement le même, juste dans l'autre direction.
La troisième, c'est la fierté. Ces vidéos ne parlent pas vraiment de l'étranger. Elles parlent de la Chine qui ne se laisse plus faire. Le vrai héros n'est pas le type qui frappe, c'est le pays derrière lui.
La quatrième, c'est technique. Les outils chinois de génération vidéo sont devenus très bons et très rapides. Une scène de rue crédible se produit en une minute. La Chine a mis des moyens énormes dans cette course, j'en parlais dans mon article sur les data centers au cœur de la course à l'IA. Ces investissements servent à de très belles choses. Ils servent aussi à ça.
Ce n'est pas nouveau, mais l'échelle a changé
Le contenu nationaliste sur les plateformes chinoises existe depuis dix ans. Avant, il fallait des figurants et un tournage. Ça limitait naturellement le volume.
Aujourd'hui, la contrainte a disparu. Semafor a décrit cette inondation de vidéos nationalistes générées par IA, avec des formats standardisés qui se reproduisent à l'infini. Un des plus populaires met en scène un soldat chinois de la Seconde Guerre mondiale qui rencontre un militaire d'aujourd'hui et découvre que son pays est devenu une puissance mondiale.
Ce format-là est touchant, il ne vise personne. Le problème commence quand la même recette prend une cible.
Ce que dit la loi, et ce qu'elle arrive à faire
La Chine n'est pas passive sur le sujet. Elle est même en avance sur pas mal de pays.
Depuis le 1er septembre 2025, tout contenu généré par IA doit porter deux marquages : une mention visible à l'écran et une signature technique dans les métadonnées du fichier. C'est obligatoire pour le texte, l'image, l'audio et la vidéo.
En 2026, la campagne annuelle Qinglang, littéralement « clair et lumineux », a pris pour cible les usages abusifs de l'IA : deepfakes, arnaques, fausses informations.
Les chiffres donnent une idée du volume. Sur un seul mois début 2026, six grandes plateformes vidéo ont retiré plus de 37 000 vidéos mises en scène, sanctionné plus de 3 400 comptes et ajouté un marquage sur plus de 600 000 vidéos. Le régulateur a aussi sanctionné des applications connues, dont CapCut et Dreamina, pour ne pas avoir identifié correctement les contenus générés.
Est-ce que ça suffit ? Non. Quand des milliers de comptes produisent en continu, le retrait arrive toujours après la viralité. La vidéo a déjà fait ses cinq millions de vues quand elle disparaît.
Et surtout, une vidéo étiquetée « générée par IA » reste efficace. Le marquage informe, il ne désamorce pas l'émotion.
Ce que je vis, moi, sur place
Je vais être clair, parce que ce sujet mérite de la précision.
Je vis en Chine et je ne me suis jamais fait agresser. Pas une fois. Mes voisins sont adorables, la dame du petit resto en bas garde mes colis, et quand je galère avec un truc administratif il y a toujours quelqu'un pour m'aider.
Ces vidéos ne décrivent pas la Chine réelle. Elles décrivent un fantasme qui se vend bien.
Ce que je remarque, en revanche, c'est un changement dans certaines conversations. Des gens qui me demandent si les étrangers en Chine se croient vraiment tout permis. Des remarques un peu plus sèches qu'avant. Rien de méchant, mais l'ambiance bouge à la marge.
C'est ça le vrai effet. Pas des coups de pied dans la rue, mais un fond de méfiance qui s'installe doucement chez des gens qui n'avaient aucune raison d'en avoir.
Comment les repérer en trois secondes
Quelques réflexes simples, que j'applique maintenant sans y penser.
Regardez le décor en arrière-plan. Les passants qui marchent au fond ont souvent des jambes qui se croisent bizarrement ou des visages qui changent d'un plan à l'autre.
Regardez les textes. Enseignes, plaques, panneaux. L'IA reste mauvaise sur les caractères et invente des mots qui n'existent pas.
Écoutez la voix. Le doublage est souvent trop propre, sans bruit de fond, sans écho de rue.
Regardez le compte. S'il poste quarante vidéos par jour, toutes sur le même thème, ce n'est pas un témoin, c'est une chaîne de production.
Et posez-vous la question de fond : qu'est-ce que cette vidéo veut me faire ressentir ? Si la réponse est « de la colère contre un groupe entier de gens », c'est fabriqué pour ça.
Pour les marques, ce n'est pas neutre non plus
Si vous travaillez sur le marché chinois, ce phénomène vous concerne directement.
Une marque étrangère peut se retrouver associée à cette vague sans rien avoir fait. Un logo qui apparaît dans une vidéo générée, un visuel détourné, un commentaire qui devient une polémique. Ça va vite et ça ne prévient pas.
La réponse n'est pas de fuir Douyin. C'est d'y être présent avec un compte officiel actif, pour avoir une voix quand ça part de travers. Marketing Chine a publié un point clair sur les réseaux sociaux chinois sur lesquels miser en 2026 si vous en êtes là.
Ce que j'en retiens
Ces vidéos ne sont pas le reflet de ce que pensent les Chinois. Elles sont le reflet de ce qui rapporte de l'audience.
C'est une nuance énorme, et elle se perd très vite dans les commentaires, des deux côtés. Les médias étrangers y voient la preuve d'une Chine hostile. Certains internautes chinois y voient une vérité qu'on leur cachait. Les deux se trompent, et les fermes à contenu encaissent pendant ce temps.
Le vrai sujet n'est pas la Chine. C'est qu'on a donné à n'importe qui les moyens de fabriquer une scène de rue crédible en soixante secondes, et que le système qui la distribue récompense la colère plus que tout le reste.
Ça n'arrive pas qu'en Chine. Ça arrive juste plus vite ici, parce que les outils y sont meilleurs et le public plus large.
Vous vivez en Chine et vous avez remarqué ce genre de contenu ? Ou au contraire vous trouvez que j'exagère ? Venez en parler dans le groupe Amoureux de la Chine sur Facebook, le sujet mérite des témoignages de terrain.
Xiao Ou










