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Les shengnu, ces femmes « restées » : le mot le plus injuste de Chine

剩女. Shèngnǚ. Ça se traduit par « femme restante ». Comme un reste dans une assiette.

C'est le mot qu'on colle en Chine aux femmes célibataires de plus de vingt-sept ans. Et si tu sors avec une Chinoise de trente ans, elle l'a entendu. Souvent dans la bouche de sa propre famille.

D'où vient ce mot

Il n'est pas si vieux. Il est apparu vers 2007, et il a été popularisé par la Fédération nationale des femmes, un organisme officiel. Des articles ont circulé avec des titres du genre « Les filles trop diplômées ne trouveront personne ».

Le contexte est cynique. La Chine a un déséquilibre démographique énorme, il y a plusieurs dizaines de millions d'hommes en trop, conséquence directe de la politique de l'enfant unique et de la préférence pour les garçons.

Sauf que les hommes célibataires en surplus sont surtout des ruraux, peu diplômés, sans appartement. Et les femmes qu'on traite de shengnu sont urbaines, très diplômées, avec un bon salaire.

Ces deux groupes ne se croiseront jamais. Le mot ne résout rien. Il sert juste à mettre la pression sur celles qui choisissent d'attendre.

Le calendrier absurde

Voilà l'échelle qu'on entend vraiment, dans les conversations de famille.

À vingt-cinq ans, ça commence à discuter. À vingt-sept, tu es officiellement shengnu. À trente, on parle de toi avec un soupir. À trente-cinq, certains ajoutent 齐天大剩, un jeu de mots avec le Roi Singe, qu'on pourrait traduire par « reste suprême ».

Pour un homme, c'est différent. Un célibataire de trente-huit ans qui gagne bien sa vie, on dit qu'il est occupé. Personne ne lui met la main sur l'épaule en soupirant.

Cette asymétrie, c'est le cœur du problème. Le même âge, la même situation, deux traitements opposés.

Ce que ça fait vivre, concrètement

Une amie à moi, trente-trois ans, cheffe de projet dans une boîte d'ingénierie à Hangzhou. Elle gagne très bien sa vie, elle a acheté son propre appartement, elle voyage.

Chaque Nouvel An chinois, elle passe une semaine chez ses parents. Chaque année, la même chose. Une tante qui lui présente quelqu'un. Une voisine qui demande devant tout le monde. Sa mère qui pleure le troisième soir.

Elle m'a dit un truc qui m'est resté : « Je ne suis pas malheureuse le reste de l'année. Je suis malheureuse une semaine par an, et cette semaine me pourrit les onze autres mois parce que j'y pense à l'avance. »

Il y a des femmes qui louent un faux petit ami pour le Nouvel An. Ce n'est pas une légende urbaine, il existe des plateformes pour ça. Un tarif à la journée, un scénario convenu, une famille rassurée.

Quand tu en arrives à payer quelqu'un pour jouer ton copain devant ta mère, c'est que la pression est réelle.

Pourquoi elles « restent » en fait

Elles ne restent pas. Elles choisissent.

Une femme diplômée en Chine sait exactement ce qu'implique le mariage traditionnel : s'occuper de son mari, de ses beaux-parents, gérer la maison, tout en gardant son boulot à plein temps. Le partage des tâches reste très inégal dans beaucoup de foyers.

Elles ont vu leurs mères le faire. Elles regardent leurs collègues mariées rentrer cuisiner après dix heures de bureau.

Donc quand une femme de trente-deux ans dit non à un xiangqin, ce n'est pas parce qu'elle est difficile. C'est qu'elle a fait le calcul et qu'elle préfère son appartement tranquille à un mariage moyen.

Il y a aussi le fait tout bête que beaucoup d'hommes chinois ne veulent pas d'une femme qui gagne plus qu'eux ou qui a un meilleur diplôme. Ça se dit ouvertement. Une femme qui a un doctorat entend régulièrement qu'elle fait peur.

Ce que ça change pour toi

Si tu sors avec une femme dans cette situation, il y a des choses à comprendre.

D'abord, elle va peut-être aller vite. Pas parce qu'elle t'aime follement au bout de trois semaines, mais parce que chaque mois qui passe augmente la pression familiale. Ne le prends pas pour de la précipitation amoureuse, c'est du calendrier social.

Ensuite, ta présence va changer sa vie familiale du jour au lendemain. Elle passe du statut de problème à celui de fille qui a quelqu'un. Certaines familles vont t'adorer juste pour ça, ce qui est un peu vertigineux.

Enfin, et c'est important, ne fais jamais de blague sur son âge. Jamais. Ce qui te semble un taquinage inoffensif atterrit sur dix ans de remarques quotidiennes.

Le mot recule, doucement

Bonne nouvelle : ça bouge.

Depuis quelques années, les jeunes Chinoises se réapproprient le terme. Beaucoup se disent 单身贵族, « aristocrates célibataires », avec ironie et fierté. Sur Xiaohongshu, les contenus sur l'indépendance financière des femmes cartonnent.

Le taux de mariage chute d'année en année, et le taux de divorce grimpe. Les femmes de moins de trente ans dans les grandes villes ne se laissent plus faire comme leurs aînées.

Mais dans les villes moyennes, dans les familles, le mot est toujours là. Il faudra encore une génération.

Alors si un jour ta copine te raconte ça d'une voix un peu neutre, comme si c'était normal, prends deux secondes pour lui dire que ce n'est pas normal du tout. Ça compte plus que tu ne crois 😊

Xiao Ou

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